1977
Je me suis retrouvé dehors,il devait être 23h.
Dehors,putain,DEHORS.Faut pas croire,mais sortir de Fleury-Mérogis,ça prend du temps,vi vi vi.....Les mêmes formalités qu'à l'aller,mais beauuuuuucouuuup pluuuuuuuuus lentement....Comme s'ils ne voulaient pas,mais vraiment pas vous relâcher.
J'ai retrouvé Joël et Patrick sur le parking,aussi éberlués que moi par cette libération "surprise"...Et un peu pâlots,les keums.On s'est pas tombé dans les bras,pas de grandes claques en rigolant,cette fois.Oh,pas de larmes non plus,on était "des hommes",n'est-ce pas...Les larmes,c'était seul,le soir,après les parloirs.
Non.On était en vrac,fatigués.
Plus rien ne serait comme "avant".Plus JAMAIS.Mais on le savait même pas.Pas encore. Personne ne nous attendait.On s'est donc retrouvés dans cette bonne vieille gare inhumaine de Grigny2,Sous ces néons que dorénavant aucun de nous ne supporterait.Plus de point de chute.Pas de pote chez qui débarquer à l'improviste,alors on s'est résignés à rentrer chez nos vieux,et de voir ce qui se passerait...
Moi ce fut le silence.Bien sûr.Comme s'il ne s'était absolument RIEN passé.Le "non-dit",on appelle ça?C'est ça?
Après,c'est un peu flou,on a zoné à l'Agora d'Evry2,mais dans les 15 jours,j'ai vu ce film,More,musique du Pink Floyd.Un film daté,où on voit ,entre autres,le héros suivre une belette plus que"libérée",et,devenu junkie,s'envoyer une ultime OD.
Air connu,aujourd'hui que le cliché a été usé jusqu'à la trame et exploité commercialement jusqu'à plus soif...
Moi,ce que j'ai vu,après ce ptit séjour à l'ombre,c'est la LUMIERE.Une lumière irréelle,irradiante...Des moulins à vent BLANCS,surgis de mon enfance...la mer si BLEUE...J'avais les yeux nettoyés,comme si j'avais jamais vu ça.
Ca se passait à Ibiza?Ou c'est,ça?En Espagne?
OK.J'ai ramassé le peu de blé qui me restait,3/4 fringues,et je me suis cassé en stop jusqu'à Barcelone.C'est marrant,je m'étais fringué tout en blanc..Marre du noir?Soif de pureté?Lumière...soleil....soif...
Ay,Barcelona...madre mia!Direct,ça l'a fait.En plus,ça tombait bien,je me démerdais pas trop mal en espagnol,à ma grande surprise.
J'ai arpenté le Barrio pendant une semaine,me soûlant de cervezas,de mots et de musique,tout ce qui me tombait sous la main et dans les oreilles.Et ça y allait!
Franco était mort depuis peu,et tout un peuple fétait encore sa libération,moi aussi!
Je dormais ici où là,au hasard des rencontres,ou dans la rue,sur les bancs,le jour,vu les teufs la nuit...
Le premier soir,j'avais vaguement cherché une piaule vers le bas des Ramblas,envapé;il me fallut essayer une dizaine d'hôtels miteux,commençant à trouver ça bizarre qu'on me réponde "No hay habitaciones,hombre",avant de piger,en voyant le manège des couples,que c'étaient tous des hôtels de passe!!!Argl,damned,j'y avais vu que du feu!C'est que,les malines,elles avaient un look assez discret,héritage du franquisme je suppose,rien à voir avec la rue St Denis ou le Wallen de Dam,où faire du lèche-vitrine prend un sens inédit...
Bon,j'étais minot,mais quelque peu dessalé....mais non,c'est un grand classique...tiens,aujourd'hui,à Belleville,il y a un max de tapineuses asiatiques dans les rues...Vous les voyez faire?Non.Eh ouais...pourtant..
Après,j'avais exploré les trésors de Barcelone,les délires de Gaudi,bien sûr,à me demander à quoi pouvait carburer ce mec,mais surtout flané au hasard dans les ruelles ombragées,m'imbibant de l'atmosphère comme une éponge,les matous faméliques,les accords de guitare qui ruisselaient...Ces fontaines secrètes dans les cours...Je remarquais aussi que tout se passait dans la rue...
Sur les Ramblas,les hommes se regroupaient, pour parler politique surtout.En fin de soirée,c'était le spectacle qui commençait:Avec le coucher du soleil et un semblant de fraîcheur,tout le monde sortait pour se ballader,tchatcher,regarder,voir,etre vu...
Des groupes de jeunes femmes,coquettes,sourire aux lèvres,déambulaient jusqu'au port,déclenchant çà et là les sifflements ou les appels gouailleurs des minots charmés...Tout ça dans une ambiance bon enfant,harmonieuse...J'avais l'impression d'un rituel bien établi,où chacun connaissait son rôle et ses limites...
Waw waw waw,je sentais mes racines latines se frayer un chemin à toute vitesse....
Bon,c'était pas tout ,ça,mais je voulais aller à Ibiza,moi.Donc,sur le port,réservation,ferry...En poireautant à l'embarcadère,j'ai fait la connaissance de trois françaises,qui allaient aussi à Ibiza pour la première fois.Des Nîmoises.
Des Nîmoises?Tiens tiens tiens...
En vacances,elles.Moi,euh...bof,on verrait...
Laure et Solange De Rebourseaux.Authentiques aristos ruinées depuis quelques générations,mais qui se la jouaient pas.Et leur copine,Christine,authentique "miston",comme Bernadette Laffont,son idole!
Bon,je suppose que vous me voyez venir?Eh ben ouais.Solange.Un Botticelli.Plutôt "Portrait d'une jeune femme".Oui,je sais,ça fait cliché,la Venus,tout le tralala,mais j'y peux rien,moi,c'était VRAI!!!La grâce incarnée,toute fine de partout.Aussi rouquine que sa sister était blonde.Un air de perpétuellement débarquer d'une autre planète.Et cultivée,la miss de noble lignée...
Evidemment,j'arrêtais pas de bader devant elle.D'ailleurs,sa frangine a vite tiqué,se transformant un peu trop quelque fois en chaperon chargée de protéger la vertu de sa soeur... M'enfin il faisait BEAU,j'étais LIBRE,et nous voguions,sur le pont du ferry,escortés d'un banc de dauphins espiègles et d'un vol de mouettes allumées.J'étais en bonne et jolie compagnie...que demander de plus?
Putain,que c'est BON,la vie,des fois...
Evidemment,ça fumait sec....C'était pas une croisière,24h à tout casser,et c'était pas un paquebot non plus.Mais avec un ou deux petits ponts,des coursives,tout ce qu'il faut.Les billets les moins chers (les nôtres) ne donnaient pas même accès aux fauteuils repliables,à l'intérieur,mais à un fabuleux transat en toile,arf arf,sur le pont principal.Parfait,comme ça on était pas gènés par les touristes nasebroques,et entre nous pour faire connaissance,faire tourner, et bronzer...Laure,l'aînée,était la plus mature,et la plus délurée.Elle drivait la petite troupe.Comme elles rentraient en fac l'année suivante,elles avaient la ferme intention de s'éclater grave.
Et nous voilou à Ibiza.
Sur le port,le temps de faire la queue à l'antique "consigne" et de se débarasser des sacs à dos,pour ces demoiselles,becoz j'avais décidé de voyager léger,avant même d'aller explorer plus avant cet ancien repaire de corsaires,direction....le toit du débarcadère,où s'étalait une terrasse taillée sur mesure pour les feignasses,et bourrée à croquer de freaks de toute l'europe...Le temps de s'accoutumer,quoâââ....et de faire connaissance avec les indigènes.
Allez,oubliez toutes vos images de dancefloors technos,de coke en stock,et de bombas latinas ou drag-queens azimuthées....En 1977,même le mot PUNK naissait à peine,jeunes gens...
La Jet-scene,mouais,bon,mais assez discrète,quelques Ferraris et Porsches vers la Plaza de Catalunya...
Nan,à Ibiza,c'était encore le trip hippie.Mais hippies européens,latins.Déjà sur le retour.En fait,les"pionniers" avaient débarqué dans le sillage de quelques barjots en 68,puis Dylan,le Floyd,des allemands explosés genre Amon Duul ou Ash ra Temple,ou Brian Jones,pour qui c'était une escale sur le chemin de Marrakech,et moins "people" que St Trop.
Depuis,pas mal avaient délaissé leurs éventaires de marché pour s'installer définitivement,acheter des rez-de chaussée,vite transformés en petites échoppes,boutiques de fringues,en bodegas et en tavernes rock.
Ca,question musique,pour l'époque,et pour nous,c'était du pur délire acoustique.En se balladant dans les ruelles,toutes pavées,derrière le port,au pied de la citadelle et en y grimpant,on passait d'une ambiance sonore à l'autre,selon les goûts des tenanciers:Blues pur jus,rock psyché/west-coast amerloque,blues-rock à l'angliche,ragas indiens,pulsations africaines,et tutti fruttis,une véritable auberge...espagnole?Et bien sûr flamencos y otras canciones ibéricas,à déguster avec une bonne seiche...Un régal.
La nuit avançant,les styles musicaux avaient tendance à se rapprocher,s'effleurer comme les peaux...
Bon.Petit problème,tout était bondé,moi,j'étais assez partant "plages",mais les belettes possédant une tente,nous nous retrouvâmes dans un camping un peu éloigné,mais nous revinmes faire mieux connaissance avec Ibiza by night....
Euh...sincèrement,mes souvenirs sont un peu flous sur ce coup là....Si si...
Le lendemain,en allant changer mes derniers travellers (euh....non,vu mes récentes mésaventures,j'avais pas envie de les déclarer volés),j'ai surpris,dans la banque,une conversation entre vieilles rombières:"Ah,Formentera,les plus belles plages des Baléares!C'est pas loin d'ici,mais avec tous ces hippies...il y'en a même qui se baignent TOUS NUS,vous vous rendez compte!"
Tiens tiens tiens....
Gardant ce léger détail pour moi,je suggérais aux trois donzelles,dont la nouvelle femme de mes rêves,d'aller voir de quoi il en retournait sur cette petite île...
Embarcadère again,sur une barcasse qui tenait plus du chalutier reconverti que du yacht.
Assis à la proue,je continuais à me laisser guider par les forces...Je suivais le vol d'une mouette solitaire....les mouettes,qui persistent parfois à voler contre le vent,même fort...jusqu'à ce qu'il triomphe,les retourne comme des galettes,mais qu'elles y retournent....jamais su vraiment pourquoi elles font ça...mais pas besoin...pas besoin....Celle-là,je me suis branché mentalement sur elle....précédant le bateau,elle se contentait de planer...je la fixais des yeux...je laissais les embruns me caresser la peau....et ffffffffffffftttttt....
je vole.....l'eau en dessous....transparente maintenant de là-haut..........le vent...sous mes plumes...guette...guette...là...éclair argenté POISSON je pique.....SPLAAATCH ça bouillonne je le chope j'émerge il remue dans mon bec...je remonte....derrière moi en bas ce petit bateau....ffffffffffttttttttttt.....
....je sentais le sel sur mes lèvres,les filles roupillaient à moitié....
Formentera la douce....tout petit port....La Sabina.Pas de quoi casser trois pattes à un canard,de prime abord....deux trois rafiots délabrés...
Mais ce CALME.
Soleil rougeoie..brume dorée...clapotis....Un rève?Hmmm hmmmm...
On s'est adjugé un resto,y'en avait pas trois,d'ailleurs,et une pantagruelique paëlla....largement arrosée de vin de l'île,costaud.On était les seuls clients,on se sentait accueillis comme des cousins du nord.Ca allait le faire,on le sentait.
Plus que pétés,dans le noir le plus complet becoz pas d'éclairage la nuit,on s'est vaguement affalés sur une plage.Croyait-on.
En fait,une lagune.
Becoz cette île est toute petite,14 km de long,mais biscornue:il y a deux espèces de lagunes intérieures,l'une fermée,qui alimentait des marais salants.
Nous on cherchait les plages,alors après quelques heures à patauger dans les lagunes,puis explorer les digues des salines,on a trouvé une pinède où planter la tente.Et de l'autre côté,wah,de la plage de chez plage...Etonnant,même,PAS une construction,pas un hôtel,rien qui ressemble à un mur.rien,que dalle;la mer,du sable blanc,et des pins....De la balle.Le soir tombant,nous sommes allés à Es Pujols,le village le plus proche.Et,of course,un bar à zique,si possible,le premier qui s'est présenté s'appelait El Sargantana.
Et là,vous allez croire que je ....mais j'y peux rien,c'est comme ça,avec moi:c'était la Full Moon Party...
Eh ouais,déjà,en ces temps reculés,survivait cette sympathique coutume dont l'origine se perd,peut-être,avec les Sabbats,les sorcières et qui sait,quelques champignons,qui consistait à préparer une potion magique avec,localement,des fruits frais,bôôôcoouup de tequila,et du LSD,arf arf...En PREVENANT les convives,je précise....
Eh ben tiens!!let's go for the fool moon party!!Bienvenudo en Formentera...
Inutile de vous dire que j'ai,encore,assez peu de souvenirs précis de cette première nuit,si ce n'est que Laure se tailla un franc succès en se lançant dans un numéro de danse du ventre acidulée,qui transforma le sympathique boui-boui en portes de l'Orient et ses délices...
Le matin,encore un peu lysergique,je m'en fus pour une première baignade ravigorante.
Ca,on se marchait pas dessus:20 mètres d'espace entre les baigneurs,ça s'apprécie.Inconsciemment,je notais un détail décalé,que j'attribuais à la descente... mais 5 mn plus tard,jetant vaguement un oeil autour de moi,et.....mais...?ILS SONT TOUS A POIL!!Ben ça alors....
Eh ouais,la première fois ça fait bizarre,quand y a pas marqué "réserve de nudistes"....
Moi je m'attendais à quelques babas isolés,genre...
J'ai regardé mon maillot de bain qui,d'un seul coup,devenait....superflu?!Et puis basta,j'ai viré le truc vite fait bien fait en même temps que mes derniers restes de pudibonderie,et YAAAOUUUUUUUUUUHH!.....A OILPE! et j'ai couru me baquer pour voir ce que ça donnait de nager les valseuses à l'air!!
Bon,c'est clair que,les premiers temps,je pris un CERTAIN plaisir à lorgner à la dérobée les courbes voluptueuses des naïades qui m'environnaient,hé hé,ce qui valut quelques situations embarassantes au gamin un peu inhibé que j'étais ,lorsque d'aventure une de ces demoiselles venait s'enquérir de l'heure,mesurant au passage l'impact que leur(s) charme(s) avaient sur ma ....libido.Pas vraiment facile de poursuivre la conversation sur un ton dégagé en bandant comme un cerf,arf arf,tel est pris qui croyait prendre....becoz,tous à poil,certes,mais ça donnait pas dans la big partouze sur la plage...on n'est pas chez Houellebecq...
Non,en fait,au bout d'un moment,à force de se ballader nu et de voir les autres idem,Priape se calme,sinon on en sortirait pas....D'ailleurs,je m'en suis rendu compte au furet,à mesure,tout le monde ne se dénudait pas...ceux et celles qui voulaient rester en maillot,en monokini,le faisaient,point.Les espagnols,plus pudiques,par exemple.Et personne se lançait de regards noir genre "Et alors,tu pas faire comme tout'l monde,non?" Ah non!!Respect,quoi....Ca c'est fabuleux.
Jamais foutu les pieds dans un "camp de nudistes",déjà rien que le mot "camp",euh....Ben non,pas de règles,disons certains codes tacites,innés,pas de provoc......Ouaip.au fil des années où je suis revenu à Formentera,j'ai de plus en plus apprécié cette harmonie.Ca décrasse le regard:""belle","moche","vieux","grosse","maigre"Tout ça perd de sa force,je dis pas que ça s'efface mais....à force de voir des gens de tous âges et de tous aspects,à poil,nature,on relativise,ça vient tout seul.... Hélas le conditionnement à la peau dure,lui...Un an de bombardement intensif de pubs,de films avec que des acteurs/trices canons,et pfft,on a de nouveau le regard encrassé....Fait chier.
Un soir,au Sargantana,qui devenait notre QG,j'ai vu débarquer deux punks.Authentiques.Made in London.En blouson de cuir noir par 40°!Argl.
Epingles à nourrice et tout...L'assistance les regardait d'un air un peu curieux,quand même.Eh ouais,Septembre 77,les mecs!Alors près d'Ibiza,en plein fief hippie,c'était un peu rencontre du 3e type...
Allez savoir pourquoi,c'est moi qu'ils invitèrent à descendre quelques demis au bar,en ce royaume de la Tequila Sunrise.Je pris conscience que,suite à mon récent stage entre 4 murs,j'avais les cheveux RAS.Et d'un rouge henné flamboyant.Bref,au milieu de ces têtes chevelues,je devais leur apparaïtre comme un frère,un Sid Vicious,en espadrille,mais bon....A moins qu'ils aient flairé les effluves de speed,ou ma récente adhésion aux Feelgood? Voire une certaine révolte banlieusarde exacerbée par le gnouf?Ou le Death is freedom sur mon poignet?No future,même combat?
Toujours est-il qu'on s'est vite entendus comme larrons en foire.Apparemment,leur disque des Pistols sous le coude,ils semblaient s'être donné pour mission sacrée de pousser la terre entière à l'émeute,à coups de "Anarchy in the UK"et "God save da queen".Ils trouvèrent en moi un précieux renfort.
Luis et Felipe,le couple homo gérant du Sargantana,étaient déjà plus circonspects....
Certes,à peine plus agés que nous,tout aussi éclectiques,et à peine moins défoncés,ils m'avaient fait un historique accéléré d'Ibiza et du rock:J'allais de surprise en surprise...outre Brian et autres Led Zep,qui n'avaient fait que des séjours éclair,voilà-t-y pas que toute une frange du rock anglais "prog" avait fait escale ici,voire trouvé asile en ces lieux:King crimson avait enregistré "Formentera Lady" sur Islands....Kevin Ayers y passait souvent...Daevid Allen ,le cosmique chanteur de Gong,un de mes groupes fétiche depuis un mémorable concert déguisés en flying teapot,avait une villa sur Ibiza.de même que NICO! et jusqu'à Can,ces allemands déjantés,hors catégorie:"Tago-Mago",c'était une petite île du coin où ils avaient composé.....
Je croisais,une fois de plus sans l'avoir cherché,au plus près des figures de proue de mon univers musical...coïncidences coïncidences.Mouais.
Les deux lascars punks et votre serviteur,désargentés,avons commencé par seconder Luis et Felipe:On leur rapportait les verres vides,en échange,ils nous en servaient un gratos.Pour moi,Lumumba,s'il vous plaît,2 tiers Rhum ambré,un tiers Cacolac,un régal.Bière pour les zouaves.Qui,de plus,commençaient à loucher sur Laure et Christine,Solange étant "chasse gardée",nan mais....Lesquelles ne restaient pas insensibles à leur charme,un peu rustique,de soudards punkoïdes,en fait doux comme des agneaux,à jeun,et le cuir tombé.
Bref,une fine équipe de schtarbés....
" Los Maricones",comme ils s'appelaient par dérision,la soirée s'avançant au rythme des verres et des joints sournoisement roulés,commençaient ,fatigués,à se replier vers les disques et la platine.Nous prîmes donc rapidement le contrôle du bar,secondés par les filles....Puis,la nuit s'échauffant,selon une technique longuement élaborée au cours de "boums" ado puis d'"incrusts",Luis et Felipe de plus en plus HS étant partis se ressourcer dans leur piaule,nous conquîmes donc la stratégique platine,faisant main basse sur le stock de munitions en vinyle,gnark gnark gnark......La place était entre nos mains....
Notre commando spécial a donc entrepris de faire monter la température,déjà élevée,de quelques degrés,à l'aide des munitions que Luis et Felipe avaient accumulées en quelques années,évidemment les plus remuantes de l'époque,et même quelques"oldies but goodies",genre Steppenwolf,ces bons vieux Stones,chaiplu,j'imagine Get her yaya's out,
Je me rappelle même avoir balancé coup sur coup "Rock'n roll animal" et le premier Velvet,arf arf,pour voir....Ben ça dansait même sur "run run run"et,ô délice,sur "Venus in furs",pour souffler un peu.....
Bon,allez,mettez vos trucs préférés de 77 qui bougent,on les a sûrement passés,jusqu'à ce que nos pauvres danseurs soient "calliente",à point,pour enfin les achever grace à "Never mind the bollocks" et le doux chant de Johnny Rotten,avec cours de pogo sur le comptoir par les Véronique et Davina version anglaise,Laure,Solange et Christine en anges de miséricorde,abreuvant de rhum-coca et tequila les hordes assoiffées,et votre serviteur euh....un peu dépassé par la situation qu'il avait largement contribué à porter à ébullition,défendant vaillamment la platine sacrée!!!!
Le lendemain,ces barjots d'angliches trouvèrent le moyen de réveiller les rares survivants en passant l'aspirateur sur "Twist and shout!",des.....Beatles?!?!!!!!!!
AAAARRRGGGLLLLLLLL!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
On m'avait bien dit que l'éducation anglaise,ça rendait sado-maso,....
Au bout de quelques nuits dans ce genre,la rumeur commença à courir,relayée à la "Fonda Pepe",le "Before" de Formentera,où se décidaient les itinéraires des teufeurs de tout poil,de toute tendance (quelle qu'elle soit....):
Il y avait à Es pujols un bar où ça déménageait grave,où il y avait même des punks,comme à Londres!Bref,de l'underground,carrément,et,en outre, les consos étaient quasiment offertes,argument non négligeable....
Et bien sûr,du monde commença à affluer,un peu fatigués de Santana ou Hotel California,genre....
"Los maricones",déjà moins inquiets devoir le stock de boissons se liquéfier dangereusement,finalement soulagés de pouvoir filer le parfait amour en fumant sur des musicas mas tranquilas,nous abandonnèrent la direction des opérations et le leadership de la vie nocturne à Formentera......
Rules Britannia!La perfide Albion,avec l'appui décisif des FFLP (Forces Françaises de Libération Punk),avait gagné la Party....façon Peter Sellers...
La concurrence aidant,les bars de plage;El Tiburon,El Migjorn etc....se firent expédier d'urgence des imports de Londres,les loustics punks firent de la pub involontaire en se désapant complètement dans la SEULE "discothèque" de l'île où allaient vaguement se trémousser les beaufs allemands du coin,qui doivent encore s'en souvenir,et en un tournemain,toute l'île virait au punk,que,soit dit en passant,chacun ici prenait pour une mode bizarroïde qui ne durerait qu'un été et s'auto-détruirait comme dans Mission Impossible.....No future,arf arf...
.Ah les pôv!S'ils avaient su que les anglais allaient débarquer(?!oui je sais....) au point que le consul finirait par démissionner,refusant de cautionner les"agissements de ses concitoyens"....Bon,c'est vrai qu'après,ils ont un peu exagéré...la bière ça rend un peu plus con que la fumette,nan?Ou alors le soleil,peut-êtreVa savoir.....
Dans la journée,on faisait ce qu'on savait le mieux faire:se laisser vivre....
Nous avions vite adopté le moyen de transport le plus répandu,et le mieux adapté:ce bon vieux VELO!De toute façon,y avait pas de bus,et les rares bagnoles étaient en général bondées.... Ce qui nous permettait,à plusieurs ou en solo,d'explorer cette île en apparence minuscule,mais riche en surprises...
Déjà,les salines:un vrai damier d'un ou deux km2,où chaque bassin de décantation,chaque case,prenait une teinte différente en fonction de sa teneur en sel.Plus il y en avait,plus ça tirait sur le rouge,d'ou un dégradé assez ahurissant.Un spectacle étonnant,le matin,festival de pastels bleus,roses,sur lesquels se reflétait le soleil levant...Le coucher,j'en parle même pas.
Comme on avait planté la tente dans une pinède,entre la mer et ces salines,séparées par des petites digues étroites,les retours nocturnes s'avéraient périlleux,et plus d'une fois,l'un(e) ou l'autre s'est retrouvé dans un bassin,et,au matin,tout blanchi et les cheveux scintillant de cristaux de sel....
La LUMIERE que j'étais venu chercher ici dépassait toutes mes espérances,magnifiée par les millions de cristaux qu'avait laissé partout l'exploitation des salines.
On a vite compris la relative absence de touristes "lambda":l'eau potable n'existait PAS!L'eau courante était à peine désalinisée,sur cette île certes charmante,mais pauvre.Robinets,douches,ça restait de l'eau salée.A part quelques puits,et de rares particuliers fortunés,seuls 2 ou 3 hôtels,à Es Pujols,avavaient de l'eau douce,donc les touristes,allemands pour la plupart,se parquaient là,et,le touriste,c'est bien connu,étant paresseux,restaient sur la plage attenante.Le reste de l'île était à nous,gark gnark gnark....
Enfin,à nous et aux habitants de l'île,quand même....qui nous chouchoutaient!C'est que,quand quelques centaines de freaks avaient déboulé d'Ibiza sur cette petite île défavorisée,sans eau,ou seuls poussaient quelques figuiers et rares vignes,où les marais salants périclitaient ainsi que la pêche traditionnelle,ils l'avaient un peu "ressuscitée"....Et les habitants,eux,en gardaient une certaine gratitude,qu'ils manifestaient entre autres par une tolérance sans faille envers nos (gentils)excès...et sans nous presser comme des éponges;il était pas rare que l'un ou l'autre des épiciers nous fasse crédit...
Avec tout ça,l'air de rien,je ne pensais même plus aux poudres.
De temps en temps,on reprenait le bateau pour aller flâner à Ibiza,et c'était toujours un régal... Là,je boudais pas mon plaisir....C'est vraiment un endroit magnétique.Il n'y a pas de hasard.
Rien que toutes ces petites ruelles pavées,ces petites baraques blanchies à la chaux qui grimpent à l'assaut de la citadelle aux remparts imposants en prenant des airs de kasbah....c'est rikiki,Ibiza,mais qu'est-ce qu'on a pu se paumer,et c'était pas dû qu'à la fumée....
Un soir,en revenant,justement,à Formentera,j'ai pris la route qui longeant l'Estany Pudente,qui,surchauffé le jour,dégageait le soir une brume abondante aux odeurs...méphitiques.J'ai levé le nez de mon guidon,machinalement,et j'ai aperçu...
Un palmier.
Un PAL-MIER?
Dans les NU-AGES?
Je m'arrête.
Dans le noir,je regarde encore les nuées mouvantes au dessus de la lagune. Pas de doute,je voyais nettement se dessiner la silhouette sombre d'un immense palmier,genre 15/20 m,sur le fond brumeux....
"Euh,attends,là....T'es pas sous trip,mec.Et puis ça bouge pas...t'as déjà vu une hallu fixe,toi?"
J'ai quand même bien regardé autour de moi la nuit environnante,pour voir si d'autres phénomènes se manifestaient.Non,que dalle.Rien que quelques bougies et bruits de couverts provenant d'un petit restau,plus loin,face à la mer....
Je suis resté 5/10 mn à contempler mon palmier,fasciné....Décidément il commençait à se passer des trucs bizarres sur cette île,pas étonnant que les sorcières de la Wicca aient décidé de tenir leur congrès annuel dans le coin.....
J'ai repris mon vélo,et au Sargantana,j'ai raconté le truc à la bande,qui s'est copieusement foutu de ma gueule,certains me demandant où j'avais trouvé l'acide....Bon bon bon...rira bien qui....
En discutant avec le patron de la Fonda Pepe,Christine qui parlait couramment espagnol,apprit qu'il n'y avait pas un serpent,ni un scorpion,sur l'île.Aucune explication.En tout cas ça en soulagea quelques uns. Par contre,hé hé,les lézars proliféraient,c'était même l'emblème officieux de Formentera.Ils prenaient un malin plaisir à venir nous cavaler dessus pendant la sieste,faisant fuir les nanas dans leur tente/sauna...
"Eh les filles,revenez,ça mord pas les lézards,ça a pas de dents!!!"
"Ouais ouais,c'est ça!En tout cas ils sont tout froids,tes lézards"
Warf warf,je rigolais....
Le lendemain,j'étais tranquillement allongé sur un rocher,pas tout près de la plage,à oilpé bien sûr,on avait vite adopté la "coutume"... Je révassais paresseusement en écoutant les rouleaux...quel panard...caresses du soleil....hmmmm
WAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAWAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAWWWW!!!!! J'ai fait un bon de 20cm avant de retomber en gueulant et en me débattant QUELQUE CHOSE m'avait pincé les roubignolles!AAAAAAAAAAARGGGGLLL!
Bourré d'adrénaline,prèt à en découdre mais quelque peu démuni a poil sur mon rocher,je ne vis aucun féroce ennemi,pas même une castratrice enragée,juste un gros lézard qui déguerpissait,aussi affolé que moi.....
Pfffffffffffff.....je me suis rassis en rigolant nerveusement....entre le clebs l'année dernière,et ce foutu lézard,ça commençait à faire,merdeuuuuh!
Bon bon,ok,les lézards ça a pas de dents,mais ça peut pincer....Je restais à méditer sur ce petit incident castenadesque,et sur l'opportunité ou pas d'un peu trop exposer certaines parties de mon anatomie.Euh...c'est que c'est fragile ces ptites choses...
Une fois de plus,trop bavard comme d'hab,je rapportais ma petite histoire afin d'avertir quelques congénères,çe qui eut pour effet de faire HURLER de rire pendant quelque jours les belettes du coin....Ah ah ah,c'est marrant ;+)....Ben ouais,ça n'a pas QUE des avantages d'être un mec....
Bon,j'avais fait connaissance avec les palmiers dans les nuages,un peu plus intimement avec les lézards....Les rats palmistes il me faudra quelques années et Opérations Robinson Crusoé pour faire leur connaissance,la nuit,quand ils vinrent me faire comprendre que j'avais accroché mon hamac sur LEUR territoire,et me faire dégager sous un concert de sifflements hargneux,mais légitimes....
Après,on est restés potes.Les lézards aussi....
San Francisco...San Fernando....le nom des 2 principaux "villages" avaient bien sûr un certain écho pour nous,même sans être un fondu de musique psyché....Une Californie de poche,utopique,dans un recoin de Méditerranée....?
Quoique....Peut-on imaginer qu'une zique qui s'était élaborée dans des bleds du nom de Los Angeles,San Diego,Sacramento,à 2 pas du Mexique,ait pu s'émanciper d'une certaine hispanité,même subliminale....?
Bon,ça allait plutôt pas mal,merci.
S'il n y avait eu ces putains de crises d'angoisse,et ces rêves....
Parfois quand je dépassais un peu la "dose prescrite",je sentais mon coeur s'affoler grave....Bon,ok,en général j'attendais que ça passe,mais j'avais des doutes,merde,quand je mettais la main sur mon palpitant,il battait 2 fois plus vite....et un soir où on faisait relâche en fumant,Solange ayant la tête posée sur mon ventre,au bout de quelques oinj,j'ai senti que ça battait un peu vite...et comme par hasard,Solange a changé de position,et l'oreille posée un peu plus haut,m'a regardé:
"Dis donc,qu'est ce que t'as le coeur qui bat vite,j'y crois pas!"
AAAAAAAAAAARRRGGGGLLLL.C'était pas dans ma tête,elle venait de me le confirmer.....et mon palpitant a encore grimpé d'un ou deux crans....là,j'ai carrément viré en panique.....je les ai tous plantés là et suis parti m'allonger dans un coin tranquille,près de la mer dont je savais que le bruit me calmait.
Putain,j'ai cru que j'allais claquer d'un arrèt.Une heure à me calmer en essayant de contrôler ma respiration.....Pas très fun tout ça....Ce n'est que 2 ans plus tard qu'un toubib me dit que j'avais une "légère" déformation du coeur,assez répandue,qui me faisait faire des extrasystoles,en fait un écho,mais que c'était pas très dangereux.....Ouais ouais,ben j'aurais voulu l'y voir,lui,surtout quand t'as tendance à abuser des bonnes choses....
Quant aux "rêves",c'était pas nouveau....dès qu'il y avait une belette.....ma frangine ,adorée pourtant ,réapparaissait....y'avait cette histoire qui traînait dans la famille, comme quoi,gamine,vers 2 ans,elle aurait essayé de m" étrangler" dans mon berceau....bon bôf....j'y accordais pas beaucoup de crédit.....mais bon,il y avait ces "rêves",où,justement....je mettais ça sur le compte de la relation si intense qui nous unissait,cimentée par nos "secrets",les forces,tout ça,les accidents de bagnole "étranges".....
Ca disparaissait au matin.....