Octobre 1976


Grigny2.

Une charmante bourgade de la banlieue parisienne,sise,comme son nom l'indique,à Grigny,églement bien connue pour son autre cité,La Grande Borne,idéalement située entre l'autoroute X,la Nationale X,et pas loin de Fleury-Mérogis,tout cela expliquant,entre autres,la proverbiale bonne humeur de ses habitants,et l'accueil,il est vrai quelquefois exubérant,qu'ils réservent aux visiteurs,notamment aux sympathiques représentants de l'ordre...

Grigny2,donc,qui,elle,présente l'étrange particularité d'avoir le taux de suicides le plus élevé de la région parisienne.

Les architectes ont pourtant fait assaut(?) de créativité:Une dizaine de splendides barres de bétons d'une centaine de mètres,à flanc de colline.Des appartements sans balcons!Des noms poétiques:A,B,C...etc.Et enfin,cerise sur le gâteau,un ascenseur différent pour les étages pairs et impairs!Plus de problèmes avec le voisin d'en dessous:on ne le rencontre JAMAIS.

Au 12e étage du batiment H(arf arf),nous nous reposions.

Enfin,essayions....Joël,Ariane sa copine,Pat,Isabelle et moi. L'été avait été TRES chaud.Pendant que Pat partait au Portugal avec notre "trésor de guerre" pour ramener de l'Angolaise qui y circulait à foison(révolution des Oeillets,décolonisation de l'Angola,et chaque "réfugié" autorisé à revenir avec une valise pleine d'herbe,ça facilite la réinsertion,non?),moi j'avais cavalé dans tout le sud de Biarritz à Montpellier,jouant à ca che-cache télépathiquement avec Isabelle dont j'étais tombé craque...avant de remonter ensemble à Paname,où Joël,lui,avait rejoint Ariane et galéré dans la banlieue désertée.

C'était l'automne,nous n'avions déjà presque plus rien de l'Angolaise.On avait,séparément,tous commencé à fixer,après avoir sniffé un bon moment,on commençait à connaître le manque.On n'avait pas des milliers de plans dropou,La Bonne Bière vers Répu,que de la meca coupée à mort,ou alors Amsterdam,où Joe et moi montâmes à l'arrache,en train,claquant ce qui nous restait de thune en 3 jours et quelques meugs..

.Bref,nous autres cigales,ayant shooté tout l'été,nous trouvâmes fort dépourvus quand le manque fut venu...

.C'est alors que nous allâmes frapper chez amphétamine ,la voisine....Nous avions entendu parler de la Bobol,diminutif d'adiparthrol,pour la 1ere fois par des potes de potes passés acheter de l'herbe,et restés causer,comdab.

"Vous avez jamais tapé de la Bobol?".

Et de nous expliquer que c'était fabuleux,un flash d'une ou deux heures!Et après,encore quelques heures à rester défoncé..Un truc à prendre à plusieurs,tellement ça circulait,les bonnes vibs.Ils nous recommandaient même de se tenir la main.Ah.Nous fûmes quelque peu interloqués par ce discours,voire franchement rigolards,en tout cas incrédules...Ouaiiis,ils devaient exagérer,dans l'enthousiasme du débutant.Du speed,on avait déjà goûté,et c'était pas une heure de flash,hein....

Pourtant,la petite lueur qui brillait dans leurs yeux...

L'argument qui nous convaiquit finalement fut celui ci:la Bobol était un anorexigène,un coupe-faim,délivré sur simple ordonnance...Donc facile à se procurer,et...pas cher.

Bon,le seul truc chiant,c'est qu'il fallait compter une boite par personne (60 comprimés), un peu de matos(quelques GROSSES seringues,genre vétérinaire,un moulin à café,et un frigo),plus quelques heures de patience.

Petit problème:comment trois mecs de 17 balais,s'habillant taille junkie,allaient-ils se procurer des coupe-faims s'adressant à une clientèle plutôt féminine,et dodue?

Nos regards glissérent vers Ariane et Isabelle,aussi efflanquées que nous,mais qui se dévouèrent pour la bonne cause.Et improvisèrent chez le toubib un vague discours genre:"C'est pour ma soeur mais elle se trouve tellement grosse qu'elle ose plus sortir."Mouais mouais....M'enfin,elles revinrent arborant un sourire victorieux et brandissant 2 ordos pour trois boîtes.On était 5 ,y'en aurait même en rab.Too much!

Nous étions déjà tous plus ou moins "en fugue" ou persona non grata chez nous.Seul Joe avait miraculeusement conservé un semblant de lien familial,et ses parents se tiraient tous les W-E dans l'Yonne.

La petite troupe grelottante,mais déconnante,légèrement imbibée de Neo-cods et de bibines,débarqua donc le vendredi soir chez lui,où nous avions déjà nos habitudes,souvenir de soirées acides qui nous paraissaient pourtant déjà lointaines.

Ayant pu me dégotter les "grosses pompes"( chouravées dans l'atelier de mon frangin qui s'en servait pour graisser la chaîne de sa bécane!),c'est à moi qu'échut l'insigne honneur de procéder à la recette magique...Et quelques heures après nous eûmes entre les mains un drôle de liqueur translucide d'environ 30cc. chacun,donc,à s'envoyer synchro,si possible,pour décoller en même temps,selon la prescription de notre Dr Feelgood.

Nous choisîmes un morceau qui recueillit tous les suffrages,Kashmeer,de Led Zep,version longue (pirate...).Tant qu'à décoller,hein.... Et whoupiiii....5 coups de piston en choeur......

WHHHAAAAAOOOUUUUFFFFFFFFFFFFFFFF!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

"Oh let the sun beat down upon my face, stars to fill my dream

I am a traveler of both time and space, to be where I have been

To sit with elders of the gentle race, this world has seldom seen

They talk of days for which they sit and wait and all will be revealed ..."

Vous essayeriez de décrire un orgasme? Moi non plus.

"When I'm on, when I'm on my way, yeah

When I see, when I see the way, you stay-yeah "

Quelques siècles plus tard,une main bien intentionnée remit autre chose....

"Have you ever been...to Electric Ladyland....."

Pfffff.....Une heure que je me repasse cette scène dans la tête,sans trouver les mots:Nous cinq affalés sur canapé et fauteuils,dans un salon sans caractère....lumières au minimum.pas "speedés".Pas "écroulés".Non non.Juste...nous mêmes,mais baignant dans une sensation de plaisir inouï,parfaitement en phase,conscients de ressentir,en même temps,la même chose...car,j'oubliais,au bout d'une heure de flash (yes),nous avions retrouvé l'usage de la parole....pour se dire quasiment rien!Plutôt nous regarder,nous sourire,ou nous caresser vaguement sans même avoir envie d'aller plus loin.

Vers 5h du mat,nous fîmes une deuxième presse,je ne rentrerai pas dans les détails,mais je recueillis encore 30cc;cette fois ce fut moins fort,mais nous emmena néanmoins jusqu'au samedi midi,où les choses prirent une autre ...tournure.

D'abord,sans que personne ne le disefranchement,un certain désarroi nous gagna...la zique se fit plus triste,genre Nick Drake...on avait envie de s'isoler,sans aggressivité.Puis ce fut la franche déprime.Et même,pire.

En l'espace de quelques heures,l'ambiance devint électrique.

Voire électro-statique:Des engueulades éclataient comme des éclairs,pour RIEN,pour des conneries,des détails.De la jalousie délirante surgissait pour un regard échangé.Bref,de la bonne vieille "parano".Et ce malgré les joints d'angolaise,censés adoucir les moeurs:QUE DALLE.Et cet espèce de psychodrame monta en puissance jusqu'à ce qu'Ariane,explorant la salle de bains,tombe sur un tube de Valium,que nous dévorâmes à belles dents,mais à couteaux tirés.

Donc,bien gavés de pills,l'air redevint respirable....

Effectivement,la Bobol était assez effarante.

D'un côté,ce flash vertigineux,psychique,long,très long....suivi d'heures de défonce pleine d'empathie. De l'autre,une descente tout aussi vertigineuse,longue,TRES longue....aussi.Bourrée de parano,d'aggressivité que seuls les calmants atténuaient,sans pour cela amortir la déprime,rude.

Evidemment,ce sont les bons côtés qui l'emportèrent.A ce moment là....

Donc deux choses:Il fallait impérativement que nous augmentions le nombre de boîtes nécessaires,pour prolonger nos "sessions",et nous munir d'un nombre conséquent d'anxyolithiques également.Ce qui voulait dire la chasse aux ordos.

Bon.En cette année 1976,l'Essonne avait à peu près la réputation qu'a aujourd'hui le 9-3.

Pourquoi?Aucune idée.

Mais ça grouillait de stups,qui heureusement étaient à l'époque basés à Versailles,et donc leurs 4L immatriculées 78 étaient assez repérables,arf arf...on s'est même assez bien amusés à leur faire faire des kilomètres,voire même à les suivre quelques fois!On pouvait encore se permettre de déconner,là....

Et les casses de farmagas,mode venue de Paris,avait épisodiquement gagné notre pimpante banlieue.Ne serait-ce que pour se dégotter des pompes.

Je rappelle aussi que les dégaines "atypiques" étaient fréquentes à Paname,mais en banlieue,euh....dans les magasins,déjà,on récoltait des regards suspicieux,les cheveux longs suscitaient encore des "pédés!",l'âge de pierre,quoi,alors dans les pharmacies..... Nos copines,leurs frangines,et les copines de leurs copines,vinrent rapidement à bout des quelques toubibs de nos petite banlieue.

D'autant plus que la nouvelle de cette dope "miracle" se répandait comme une traînée de....

Mais vous connaissez l'ingéniosité proverbiale des défoncemen.

Je m'avisais que pas mal de toubs rédigeaient toujours leurs ordos au stylo PLUME.a L'encre.Et de l'encre,ça s'efface hé hé....Razzia sur les crayons effaceurs,et rédaction de nos propres ordonnances!Et comme si ça ne suffisait pas,j'achetais ces décalques de petites lettres,vous voyez?

Le lycée n'aurait pas servi à rien,à défaut de feux de colles sous les tables (n'est ce pas Lilith? :+)).Pour fabriquer carrément des fausses ordos.Et à la fin,épuisés par tant d'efforts,on se mit paresseusement à faire des PHOTOCOPIES!Et bonjour la qualité à l'époque,ça se repérait à des kilomètres.

Comme cette histoire prenait des proportions industrielles,nous nous organisâmes pour ratisser les pharmacies du sud de l'Essonne,voire faire des incursions à Melun ou Fontainebleau.Munis de nos ordos bidons ou de nos photocops,on en visitait chacun une bonne dizaine,vu le taux d'échec.le plus dingue,c'est que pas mal de pharmaciens donnaient.Soit pas trop regardants sur la qualité des "ordos",soit abusés de bonne foi.Ou carrément effrayés par notre look de loups affamés,et n'ayant pas trop envie d'une visite nocturne de leur échoppe...

Vu l'état dans lequel nous laissait nos "sessions",nous nous limitions aux W-E prolongés.Et puis on sentait le souffre....Euh,pas au figuré.Ben ouais,c'est que l'un des composants de l'adiparthrol,c'était du souffre.Du vrai.Gag.

Il y eut aussi un effet secondaire,dont je ne saurai jamais s'il était lié directement aux amphés et à l'empathie massive qu'elles provoquent (en montée...),ou aux liens qui nous unissaient,mais un truc bizarre nous arrivait,tout du moins au "noyau dur" de notre petite bande:Notre individualité se gommait de plus en plus,alors qu'on avait tous des égos assez surdimensionnés!L'un ou l'une pouvait finir les phrases de l'autre,on parlait de plus en plus de la même façon,tics de langages compris;plus de désaccords,moins de points de vues personnels.Fusion accélérée?A tel point que,pas trop à l'aise,nous décidâmes de se "voir moins"hormis pour nos soirées bobol.

Bref,nous fîmes un usage intensif,comdab,de ces anorexigènes,délaissant même les opiacés,trop chers,trop durs à trouver en banlieue.Jusqu'à ce que les stups,qui cherchaient à nous coincer anyway depuis le deal "lycéen" qui nous avait valu une renommée indésirable et quelques balances,nous envoient à Fleury.

Ca peut paraître difficile à croire,mais il me fallut 2 semaines pour réaliser où j'étais,et que j'étais ENFERME.C'est dire que l'usage massif et répété d'amphés a quand même probablement quelques répercussions sur le psychisme,arf arf....