Il attend 3 h du matin.C'est la meilleure heure...
Les bars les plus tardifs sont fermés.Les boîtes de nuit ne lacheront leurs zombies extasiés qu'au petit matin...Les insomniaques ont quitté leur balcon et cherchent ce sommeil qui ne viendra jamais au creux de leurs draps moites d'angoisse.
A cette heure,seuls rôdent les blafards lunatiques de Baudelaire...
Ils ne lui poseront jamais de problème.Pas eux.
Et puis bien sûr les hommes en bleu.Mais...ils ne regardent pas en haut.
Il enfile une tenue sombre.Noire?Grise.Pas de blanc,surtout.Et souple,pour ce qu'il a à faire.Des baskets.Importantes,les baskets.
Ne pas déraper.
Et il part,à pied,parfois,en vélo,souvent.Ne pas faire de bruit.
Il a fait ses repérages,une semaine avant,deux?
Le chantier.Les palissades.Il passe une fois,deux,discrètement,vérifie que toutes les fenêtres environnantes restent bien obscures.Il évite l'été,trop de fumeurs impénitents accablés par la chaleur.
Il a soigneusement observé où se trouve la cabane ou l'algéco où dorment éventuellement les ouvriers...et choisi l'endroit le plus éloigné.Ne pas les réveiller. Les palissades?Il arrive toujours à trouver la faille.Là où elles rejoignent un mur.Ou alors la grille d'entrée du chantier,plus risquée,mais qui se laisse facilement escalader,consentante.
C'est l'instant le plus délicat.Le seul où il va faire du bruit.
"Allez vas-y.Là,tout de suite."Sans hésiter,agilement,comme un chat en quelques secondes,il passe au-dessus,saute de l'autre côté. Blang blang,toujours un peu de bruit métallique.
S'accroupir.Attendre.Ecouter.Dans le noir.
Jusque là,il a toujours eu de la chance.Au pire,la porte des ouvriers qui s'ouvre,une voix qui maugrée après "ces putains de matous!",et se referme...
Voiiiilââââ....c'est tout bon;le ciel t'appartient.
Alors il s'avance vers la grue.Haute.Toujours plus haute...
Dans l'obscurité,toujours.Pas de lampe,jamais.Et puis,on voit mieux dans le noir,hein,"putain de matou"...il sourit.
Le voila au pied des premiers échelons.Il essuie soigneusement la boue de ses semelles.
Ne pas déraper.
Et grimpe.Dans cet étroit tunnel cerclé d'acier.C'est étrange,jamais l'effort ne l'a forcé à redescendre.Jamais.Même passablement imbibé. Il monte,barreau après barreau.A son rythme.Surveillant quand même les fenètres alentour,le bout rougeoyant d'une cigarette.Dans ce cas,il s'arrète.Attend. Ce sont les mouvements qu'on capte du coin de l'oeil...
Il monte.Alterne les volées d'échelons,parfois,en franchissant un niveau. 25 m,40,60?Il a jamais trop bien su,sauf certaines,qui sont TRES hautes,comme cette fois là,à La Defense.Son Everest. Il arrive,essouflé,jusqu'à la cabine,en général précédée d'une trappe métallique,jamais fermée:Qui,à part le grutier,pourrait bien passer par-là?
Lui.
Arrivé là,dans la cabine,il s'accorde une pause sur le fauteuil du grutier.Mais les vitres lui gâchent le paysage,il lui faut de l'air.De L'AIR.
Alors,il s'engage sur la flèche.
La toute première fois,il pensait que ce serait difficile.Le vertige,la peur,tout ça,les câbles?
En fait,c'est d'une facilité déconcertante.La flèche forme un triangle.En haut,au sommet,à 1,70m au pif,une poutrelle ronde.En bas,de chaque côté à 2,50m,une poutrelle carrée,large de 15/20 cm.Dès lors,il suffit de progresser de côté,en s'appuyant sur la poutrelle du haut.On écarte la jambe,puis la main,sur la poutrelle ronde.Et on ramène l'autre jambe,puis l'autre main.On fait l'extérieur.L'intérieur,impossible:les cables,graisseux.Un coup à prendre.
Il avance,comme un danseur étrange.Peut même se payer le luxe de regarder en bas,l'obscurité abolit la profondeur,la perspective....
Ne pas déraper.
C'est tout.Guette un peu,tout en bas,si ça bouge. Sans s'en rendre compte,concentré,il est arrivé au bout,là où la flèche s'affine....à la pointe.
Là,les poutrelles,se rabaissant,viennent se souder à une grille.
Il s'assied.
Les pieds ballant dans le vide,ou tranquillement calés. Il allume,enfin,une cigarette,bout à l'intérieur.
Et contemple,en paix,la Ville qui dort à ses pieds.
Au-delà de tout.
Sensations indicibles. Ca change,à chaque fois.Songeur,triste,attendri...Ironique,amusé....Ca change toujours....Mais LIBRE,putain,ça ouais...Totalement libre,pour un instant au moins. Et vivant,VIVANT.
Il n'a jamais eu envie de sauter,non non.Tomber,c'est le risque,mais sauter?Non. Ou plutôt,les fois où il aurait pu en avoir envie,il n'est pas monté.
Pourquoi fait-il ça?
Au début,c'était évident. L'adrénaline.L'interdit,la transgression...Le danger,la nuit,tout ça lui manquait,depuis qu'il avait arrété la mort sûre... Sentir son coeur palpiter pendant la montée,excitation,peur mèlées....Cette sensation de puissance,de sûreté de lui,en arrivant au bout.Une jouissance presque sexuelle.... "Vaincre la mort"?Oh oui,bien sûr il se l'était joué comme ça....
Il se rallume une clope.S'allonge en fixant les étoiles.....
Se rappelle,une fois,sur le divan,il a dit:"quelques fois,la nuit,je me tapes des grues..."
Arf arf,sa chère Ariane a bondi là-dessus:"Des grues?C'est à dire?"
"Allons allons,Ariane,je vous vois venir,a-t-il pensé,mais "grue",c'est un peu désuet comme vocabulaire érotique....".Non non,des grues,des vraies. Plus tard,elle glisserait ce bon vieux symbole phallique...Et en voiture Sigmund,pourquoi pas...?
Alors dans ce cas,Ariane,c'est la Nuit,toute entière,folle,inconnue,qui s'offre à moi...me fait vibrer... Et bander ma queue cosmique....Tout là-haut,enfoui en Elle, j'éjacule des étoiles filantes...
Mais pourquoi faudrait-il toujours un "pourquoi"?Un "parce que"?
Au delà de tout,il le fait.Point.
La beauté du geste.La poésie.Mais oui,la POESIE.
Il se plaît à se dire qu'il est le seul illuminé à faire ça.
Ou que peut-être,à Fortaleza ou Bangalore,un autre poète fou grille lui aussi sa clope en haut d'une grue en contemplant la Croix du Sud...
Parfois,ça swingue sérieux,quand même....Déjà,sous la pluie légère...Mais quand il y a du vent,là,ça devient GRAND. Parce que dans ces cas là,les grutiers débloquent la flèche,pour offrir moins de prise au vent,éviter que la grue ne s'abatte.
Et elle TOURNE,librement.Là,ha ha,ça y va!
Lui qui n'a jamais volé,ni navigué....
C'est vol de nuit....Moby Dick.....
Au fil des années,il s'est assagi. Il y a eu cette fois,où quelqu'un l'a aperçu,et appelé les pompiers. Le délire quand il est descendu,pour arriver à s'expliquer....
"Mais non,non,je n'ai aucune envie de me suicider!Pas du tout!Moi je fais ça pour....euh..."
Pour la transgression?La poésie?
"Euh,écoutez,je suis vraiment désolé qu'on vous aie appelé pour ça,vraiment..."
Mouais.L'avaient pas trop cru...Mais ça l'avait refroidi.Les pompiers,respect,quoi,toujours.L'avaient ramassé assez souvent.Sauvé parfois,alors un coup comme ça...
Depuis,il y a eu le saut à l'élastique...Bientôt le base-jump,qui sait?
Pour,l'adrénaline.Oui.Le fun.Oui.
Mais pour l'interdit?Le danger la nuit qui s'offre à lui...?
Et.....la poésie?
Alors,de temps en temps....il attend 3 h du matin.C'est la meilleure heure......