Autosupport des usagers de drogues

in girum imus nocte et consumimur igni…

in girum imus nocte et consumimur igni…

Au moment de m’atteler à cette Kronik, il s’est produit un
incident qui m’a, comme on dit, interpellé. C’était dans…
une pharmacie ! Oui, une fois de plus… Le comportement,
l’attitude éminemment discriminative d’une pelletée de
membres de cette corporation médicale me sidère.
Qu’en 2019 en plein Paris on en soit là… D’une part, c’est ultra
pénible en soi, mais ça en dit long aussi sur ce glissement singulier
vers un monde désincarné où le mot d’ordre de se mettre
« dans le sens de la marche » ressemble à s’y méprendre à se
mettre au pas afin « d’être en marche ». Au-delà de celui qui s’est
fait un devoir de nous y contraindre avec un mépris peu commun
pour ceux qui le contestent, stigmatisés comme « populistes » en
opposition aux « progressistes » (ben voyons !), au-delà, donc, il y
a cette angoisse face au suicide planétaire auquel sont conviés les
peuples du monde, impuissants face aux logiques de profits de
quelques intérêts très particuliers et gouvernements complices,
eux-mêmes secondés efficacement par des forces de coercition
ou/et des médias serviles…
Toujours est-il qu’à défaut d’être en marche ou au pas, il nous
a bien fallu accepter d’être en marge et ça n’a rien d’une
sinécure, c’est pas toujours glorieux et c’est hautement
inflammable.

« Oime au pays des pharmaciens »

Encore une fois, le genre d’incident « anecdotique » que je m’apprête à vous narrer n’est pas que symbolique ; en le replaçant dans son contexte et en élargissant le cadre, c’est toute une chaîne de coercition qu’on remonte. Alors quitte à enfoncer le clou autant y aller à fond. Qu’on ne s’y trompe pas, derrière le récit un peu décalé, amusé, qui suit se cache une vraie
révolte, couve une noire colère (et justifiée encore !), antidote à
une tristesse accablante. Alors voilà, soyons factuel, c’est parti,
« Oime au pays des pharmaciens », épisode 126 :

C’est un mardi de la fin octobre, il est 15 heures, j’entre dans l’officine, ma prescription de Subutex® en poche établie par une médecin de la rue de Charonne quelques minutes plus tôt. Conformément à la procédure en vigueur, elle a indiqué le nom de la pharmacie de délivrance (une aberration ce truc, mais passons). Dans la mesure où on ne compte pas moins de 8 ou 9 pharmacies dans un périmètre aussi restreint que les alentours du métro Charonne, je fais jouer la concurrence. À ma demande, la médecin a donc bien précisé par écrit le nom d’une nouvelle pharmacie, sur le boulevard Voltaire qui, d’extérieur, m’apparaissait fort sympathique : je ne suis pas certain d’avoir été extrêmement bien inspiré sur ce coup ! Toujours est-il que j’y suis. Derrière leur comptoir, deux pharmaciennes impassibles : la plus âgée, petite quinquagénaire ronde au teint méridional,
visage outrageusement fardé accentuant la lourdeur des traits et les cheveux frisottants teints en noir, a des allures de poissonnière, pour ne pas dire plus. Elle est aussi voyante que sa collègue en blouse est transparente, archétype de la trentenaire parisienne revêche, visage vide petits yeux, petites lèvres, petite âme (?). Je tends mon ordonnance et ma carte
très Vitale à la plus âgée. Moment fatidique que celui de la découverte de la nature de la prescription. C’est indicible, mais il se produit toujours une sorte de mouvement de recul et de condamnation immédiate, mécanique. Ici, le corps se raidit, les yeux ne décollent plus de la feuille, mélange détonant d’embarras et de condamnation. Je sens que ça jette un froid. « Mais, ce n’est pas si simple, monsieur, me fait mon interlocutrice, on ne peut pas délivrer ça comme ça, il va falloir monter un dossier. » Je pratique depuis assez longtemps ce corps de métier pour piger que ça va être assez pénible. J’interloque « Un dossier ? » La collègue qui s’était éloignée radine et, affectant de ne pas me calculer, consulte à son tour d’un oeil expert l’ordonnance « C’est le docteur X… ?, glisse-t-elle, elle fait n’importe quoi, elle, là. En plus, elle ne nous a même pas téléphoné. »

« Le problème, c’est vous monsieur »

Cette façon de mettre en boîte et en cause le professionnalisme ou les compétences de médecin bac + 10 par son parent pauvre bac + 6 qui ne le digère toujours pas et se venge en jouant les cadors, est assez commune. On n’est pas membre d’Asud sans avoir quelques notions sur le sujet même si, dans le genre, je suis loin d’être le plus armé : agacé, j’envoie ma science, je récapitule. Évidemment, ça me vaut une petite passe d’armes sur le sujet, dont je vous épargne les détails.

« Bref, fais-je pour avancer, comment ça un dossier ? Vous avez une ordo, je ne vois pas le problème. » La réponse de mon interlocutrice a bien failli me laisser sans voix. « Le problème, c’est vous monsieur, on ne vous connaît pas. » En français dans le texte – C.Q.F.D., sic ! (ou plutôt It makes me sick !). Il y a deux minutes, il était question d’une impossibilité liée à une contrainte administrative et soudain, c’est mon « étrangerie » (étrangeté ?) qui pose problème.

D’humeur badine donc, je rétorque : « Alors que vous faut-il, un CV détaillé ? Comment faire connaissance ? » Elle ne répond rien, occupée par l’examen scrupuleux d’un papier, pianote sur son ordi, examine ma carte Vitale. Je romps ce silence, « Dans la mesure où on a une ordonnance… », « Ah, détrompez-vous, me coupe-telle, nous pouvons refuser », à l’unisson parce que la trentenaire curieusement en retrait fait son comeback. Dieu, que c’est lourd ! Pénible aussi ce regard plein de sous-entendus entre dédain et pitié – on évolue dans une zone floue et silencieuse, au sein de laquelle, on me fait bien mariner.

« En revanche, nous n’en avons pas, il faudra revenir demain après 10 heures », lance la poissonnière – je n’ose pas croire que c’est faux. J’acquiesce.

Le lendemain, me revoici donc, gling gling j’entre : la méridionale est au téléphone, l’autre, plongeant les yeux vers le bas, ouvre de petits cartons et des emballages plastiques derrière le comptoir avec une soudaine concentration. Pas le moindre bonjour/j’attends/ la trentenaire parle seule pour se donner de la contenance, énumère des chiffres compte les sachets de ci, les références de ça.

Fatigant leur petit jeu social ! La parade consiste à commencer à fureter un peu partout dans l’officine. Ça, ça marche à fond. Alors, je fais mine de m’intéresser aux produits derrière moi, j’attrape une boîte de bonbons à la menthe bien médicaux justifiant sans doute leur prix prohibitif, je lis les notices sur les lotions, je tripatouille les brosses à dents, je les repose. Inquiètes, l’une et l’autre sont aux aguets, d’autant qu’un type dans mon genre, c’est pas voleur par nature, ça ? La bonne mère abrège sa conversation téléphonique, s’éclipse dans la réserve un court instant, et revient avec mes boîtes. Mutique, je dépose ma carte Vitale sur le comptoir.

Ce nouveau face-à-face silencieux se déroule dans une nouvelle zone grise sous le sceau d’un pacte de non-agression tacite qu’on doit à la vigueur de nos échanges de la veille. Faudrait pas briser un tel moment de grâce ! Claquemurée dans son monde parallèle, la blondasse, elle, poursuit avec une assiduité peu commune sa tâche et son énumération à voix basse mais audible. Ça fait une espèce de bourdonnement sonore.

Primum non nocere

Alors que j’attends la finalisation de ma commande, un petit vieux entre dans la boutique, prend en rayon un savon et, avec une éducation parfaite (ou une servilité sans nom), se place sur la ligne marquée au sol définissant la zone d’attente non collée au comptoir derrière laquelle la clientèle est priée de se tenir. La trentenaire relève la tête : « Monsieur ? », qui signifie « Approchez ! ». Il s’avance, pose son produit qu’elle récupère et scanne et là, métamorphose ! Le bourdonnement antérieur qu’elle émettait mute en une voix claire et bien mercantile, une voix haut perchée et « chantante » sur une mélodie d’épicière : « Monsieur, bonjour… oui, ça fait donc 5,90… c’est parfait… une bonne journée à vous aussi ! »

« Je photocopie votre ordonnance et je vous la rends », me fait l’autre en repartant vers la réserve. Au passage, elle fait viser le papier à sa collègue. « Il y a un souci, lui signale cette dernière, qui n’a en réalité pas perdu une miette de ce qui se passe avec moi, il faut noter le numéro de chaque boîte, et le reporter sur le carnet et… », blah blah blah. Leur cuisine interne de bonne ou mauvais de foi ne me concerne pas. Je m’astreins à ne rien montrer de mon impatience mais elles commencent à me courir un peu.

– « Voulez-vous un sac pour vos boîtes ?, finit par demander la vieille

– Ça ira merci, au revoir ! »

Sur le mur, au-dessus de l’arche conduisant à leur réserve, elles ont
placé cette citation : « Primum non nocere », c’est-à-dire « En premier ne pas nuire ». C.Q.F.D. !

Je tiens la mienne à leur disposition : « Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu », comme les papillons de nuit de Virgile. En plus, c’est un palindrome parfait !
In girum imus nocte et consumimur igni…

Marc Dufaud

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